UNION REGIONALE DES MEDECINS LIBERAUX DE LA REUNION
DOM : La santé dans la tourmente


20 février 2009

La Réunion, la Martinique et surtout la Guadeloupe - où la grève générale dure depuis un mois - affrontent un cyclone social. Cabinets médicaux fermés, circulation entravée, assurance-maladie en panne... la lutte « contre la vie chère » a, de plus en plus, des incidences sur l’organisation des soins. À Mayotte, c’est le fisc qui est dans le collimateur des médecins. Partout, les professionnels de santé, eux-mêmes parfois très engagés dans la contestation, s’inquiètent.

ÉMEUTES, voiture brûlés, une victime en Guadeloupe. Les Antilles sont dans l’impasse (lire également notre politique en page 12), la Réunion suit leurs traces. Dans ce contexte plus que tendu, la tache des soignants se complique.

Réunion : le risque d’une contagion

La crise qui secoue la Guadeloupe et dans une moindre mesure la Martinique pourrait s’étendre à la Réunion. L’île participera elle aussi à la grève générale du 5 mars contre la vie chère. Les signes annonciateurs de l’orage s’accumulent depuis plusieurs années. À la Réunion, 52 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Le chômage n’épargne personne. La baisse du pouvoir d’achat couplée à l’augmentation du coût de la vie attise les mécontentements et les édiles locaux constatent la multiplication des logements sinistrés…

La récente annonce par l’Élysée de la mise en place d’un conseil interministériel de l’Outre-mer, chargé de la « rénovation de la politique menée par l’État » dans les DOM-TOM permettra-t-elle d’éteindre l’incendie à la Réunion ? Les médecins notent la dégradation des conditions de vie, ces dernières années.

« La Réunion compte un pourcentage de patients en CMU très important, de l’ordre de 60 %. Dans certains cabinets, cette proportion atteint 95 % », indique le Dr Shashi Bachun. Dans le cabinet de ce généraliste de Ste-Suzanne, les patients se plaignent ouvertement de l’évolution du coût de la vie. « Une lame de rasoir est 40 % plus chère ici qu’en métropole, les voitures de 40 à 50 % plus chères… note le généraliste. Les gens ont le sentiment d’être abandonnés. Ils déplorent que les grandes surfaces fassent la pluie et le beau temps et réclament davantage de transparence tarifaire ».

Le Dr Bachun, qui préside la branche locale de la CSMF, souligne que les praticiens sont également demandeurs d’une révision de leurs honoraires. « Nous réclamons une indexation de 20 % d’honoraires pour les actes techniques comme c’est le cas pour le C (qui est de 26,40 euros au lieu de 22 euros en métropole, N.D.L.R.). « Il est nécessaire de réévaluer les spécialités des plateaux techniques si nous voulons que les médecins spécialistes viennent s’installer à la Réunion et dans les autres DOM », poursuit-il.

Les mouvements sociaux qui agitent l’île semblent n’avoir que peu d’impact sur la vie des médecins du groupe hospitalier Sud Réunion, à Saint-Pierre. « L’activité est normale, note un médecin urgentiste. De toute façon, aux urgences, on peut manifester tant qu’on veut ; on est obligé de travailler, ça ne change strictement rien ».

Davantage que la vie chère, la tarification à l’activité, la réforme des retraites et surtout la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST), actuellement débattue au parlement, sont à l’origine de la fronde des médecins. Depuis le 1er février, des médecins du GHSR ont entamé une action de rétention du codage des données médicales informatisées. « Nous avons interrogé 202 des 247 praticiens hospitaliers et assistants de l’établissement et 171 sont des grévistes, commente le Dr Olivier Fels, du département information médicale du centre hospitalier de Saint-Pierre. Il y a aujourd’hui un malaise profond au sein de la population médicale ».
Les praticiens ne participent plus aux réunions de fonctionnement et aux instances du CHR. Pour le Dr Fels, la contestation de la réforme de l’hôpital doit bien être dissociée du mouvement domien contre la vie chère. Difficile puisque le hasard du calendrier a voulu que le 5 mars se déroulent de concert la grève contre la vie chère dans les DOM et la journée d’action nationale des hôpitaux contre la loi Bachelot.

La Guadeloupe gère « au jour le jour » ses affaires sanitaires

C’est bien sûr en Guadeloupe (voir également notre édition du 4 février) qu’au terme d’un mois de grève générale, la situation sanitaire est la plus difficile. Médecin généraliste et professeur associée en médecine générale, le Dr Jeannie Hélène-Pelage témoigne : « Mon cabinet est situé au bord de la route à Gosier. Dans cette commune touristique et semi-rurale, les gens de la campagne s’y rendent d’habitude en car, mais les cars ne circulent plus depuis le 20 janvier. Ces dernières semaines, la fréquentation de mon cabinet a baissé, atteignant 20 % seulement de son activité normale. » La crispation du mouvement des derniers jours, le Dr Hélène-Pelage l’a parfaitement ressentie, et elle en a tiré les conséquences : « Pour la première fois depuis le début du mouvement, je me suis vue obligée de fermer le cabinet mardi pour des raisons de sécurité, vu la montée de la violence la nuit précédente », explique-t-elle. Et ensuite ? « Je verrai au jour le jour. À Pointe-à-Pitre, la plupart des médecins ont fermé depuis une semaine, je pense. » Parmi les obstacles à l’accès aux soins en Guadeloupe : les barrages routiers. Jeannie Hélène-Pelage explique ainsi qu’il était « impossible » en milieu de semaine « de se déplacer dans les alentours de Pointe-à-Pitre : il y avait des barrages même sur les routes de campagne ». Résultat : « Un confrère m’a dit que des patients n’avaient pas pu accéder à la clinique pour faire leur dialyse. Les ambulanciers doivent négocier à chaque fois leur passage aux barrages. Parfois ils font demi-tour. » La fermeture en Guadeloupe des services de l’assurance-maladie, en grève depuis le 20 janvier, est un autre problème. « Il y a des dossiers ALD en souffrance, fait valoir le Dr Hélène-Pelage. Personnellement, j’ai été confrontée au cas d’un patient nécessitant une HAD [hospitalisation à domicile]. Je n’ai pas pu faire son admission en HAD car le patient n’était plus en ALD et ses papiers n’étaient pas à jour. Les médecins, faute de tiers payant, vont bientôt avoir un problème de trésorerie. »

Au CHU de Pointe-à-Pitre, le Dr Patrick Portecop, médecin urgentiste et président de la commission de l’organisation médicale au sein de la CME, juge que la situation sanitaire reste bon an mal an sous contrôle. « Jusqu’à présent, au niveau du CHU, nous avons pu prendre en charge correctement les patients qui nous ont été confiés, malgré les restrictions de personnels paramédicaux liées à la grève. Les médecins n’ont jamais été empêchés de rentrer dans l’établissement, mais les entraves à la circulation compliquent l’accès des personnels au CHU. » Pour éviter toute catastrophe, le Dr Portecop projette de « faire un communiqué pour inciter la population à laisser passer les malades et les véhicules de secours aux barrages routiers ». Lui aussi a le sentiment de gérer les choses « au jour le jour » et il constate, comme l’a fait sa consœur en ville, que « depuis le début du mouvement, l’activité de (son) établissement a diminué : les gens ont du mal à venir ici ou reportent d’eux-mêmes le recours aux soins, ce qui nous inquiète, nous, médecins ». Sur le plan de la logistique en revanche, il se veut rassurant : « Nous n’avons aucune difficulté d’approvisionnement en énergie ou autre. Nous sommes attentifs à toutes les activités sensibles de l’établissement (urgences, bloc chirurgical, maternité…) afin d’assurer leur bon fonctionnement. La sécurité sanitaire doit être assurée. En concertation avec la direction, les services de la logistique et même les syndicats, nous mettons tout en œuvre pour cela ».

Martinique : l’accès aux soins pour l’instant préservé

En Martinique, selon le Dr Raymond Hélénon, président du conseil départemental de l’Ordre des médecins, « l’accès aux soins est préservé », même si de nombreux problèmes de délivrance des soins se manifestent. D’un point de vue général, le principal problème de l’île est celui de la circulation des personnes. Les barrages ont pratiquement disparu, constate le Dr Hélénon, mais les manifestations quotidiennes provoquent d’énormes bouchons, et l’essence est rationnée. Il faut ainsi entre deux et trois heures d’attente pour accéder à une station-service où l’on ne peut être servi pour plus de 30 euros. Trois stations services ont bien été « dédiées » aux personnels de santé, mais elles sont également prises d’assaut et l’attente y est aussi importante qu’ailleurs. Quant aux transports en commun, ils sont totalement paralysés par la grève générale.

Conséquence immédiate, selon le Dr Hélénon, « les professionnels de santé ne se déplacent quasiment plus, et les cabinets médicaux libéraux tournent à 30 % de leur activité normale », les patients rencontrant de grandes difficultés pour se déplacer. Quant aux infirmières libérales, nombreuses dans l’île, leur activité est singulièrement freinée par les difficultés de circulation, qui commencent « dès 10 heures du matin avec les premières manifestations ».

A l’agence régionale de l’hospitalisation (ARH) de Martinique, le secrétaire général, Elie Bourgeois, indique que « la mobilisation est générale dans tous les secteurs », même s’il estime le taux des personnels réellement en grève entre 1 et 3 %. Le CHU de Fort-de-France a cependant déprogrammé tous les actes de chirurgie non urgente « pour pouvoir faire éventuellement face à un afflux de victimes ». Quant aux véhicules SMUR et SAMU, ils ne rencontrent pas de problèmes d’approvisionnement en essence, indique encore Elie Bourgeois, l’établissement disposant d’un poste d’essence régulièrement approvisionné dans son enceinte. Mais à la Confédération démocratique martiniquaise des travailleurs (CDMT), le secrétaire général, Robert Régina estime pour sa part le taux de grévistes au CHU de Fort-de-France à 30 %, tout en insistant sur le fait que jamais la continuité des soins n’a été mise en péril : « Les syndicats ont même fait en sorte qu’il n’y ait jamais de barrages aux accès des établissements de soins ».

Plus généralement, le Dr Hélénon estime que la Martinique « ne rencontre pas pour l’instant de problèmes sanitaires majeurs » à part les ordures ménagères dont la collecte n’est plus assurée. Mais à moyen terme, le Dr Hélénon ressent une inquiétude pour les personnes âgées : « Si un accord n’est pas trouvé rapidement, nous allons connaître des problèmes d’approvisionnements alimentaires. Cela pourrait poser des problèmes, notamment pour les personnes âgées et pour celles qui suivent un régime ».

AGNÈS BOURGUIGNON, CHRISTOPHE GATTUSO ET HENRI DE SAINT ROMAN

Dossiers Web du : 20/02/2009

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