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POLYPILL
Pilule miracle ou cocktail explosif ?
1 juillet 2003
Une statine, trois antihypertenseurs à demi-dose, un peu d’aspirine et d’acide folique, telle est la recette du médicament-concept sorti du cerveau de deux chercheurs britanniques, Nicholas Wald et Malcolm Law de l’Institut de médecine préventive de l’Université de Londres. Une pilule magique que ceux-ci se proposent, dans le tout dernier British Medical Journal, d’administrer à tout le monde dès l’âge de 55 ans. Vous avez bien lu, à tout le monde, indépendamment de tout facteur de risque cardiovasculaire ! Une initiative pour le moins osée, même si elle promet – sur le papier – une réduction d’au moins 80 % des accidents ischémiques…
Les deux auteurs ne plaident pas en faveur de cette médication combinée sans raison : ils sont eux-mêmes les détenteurs d’un brevet pour la formulation qu’ils ont imaginé, et ont déposé le nom de Polypill. Leur papier n’est donc pas dénué d’une orientation de type conflit d’intérêt, mais il pose tout de même une question fort audacieuse. Peut-on associer 6 molécules dans un cachet unique, à une prise par jour, et la prescrire aveuglément à la population générale ? Wald et Law y répondent par l’affirmative [i], mais non sans avoir au préalable procédé à une impressionnante documentation et revue de la littérature.
Dans deux articles "satellites", ils décrivent de quelle manière ils ont fini par établir le dosage de chaque produit afin qu’il soit optimal. L’un deux porte sur les statines, l’autre sur les antihypertenseurs, toutes classes confondues, à faible dose. De ces travaux, ils ont établi la composition suivante pour leur "Polypill" :Le but est simple : s’attaquer à quatre facteurs de risque établis, à savoir le LDL-C, l’homocystéine, la PA et la fonction plaquettaire. En faisant la synthèse des données disponibles (ce qui représente tout de même plus de 750 essais cliniques incluant quelque 400 000 patients), ils estiment que leur approche pourrait aboutir à une réduction de 88 % des accidents cardiaques ischémiques et de 80 % des AVC. Mieux, « un tiers des personnes prenant cette pilule dès 55 ans en bénéficierait, gagnant en moyenne 11 ans environ sans événement [de ce type] », écrit le duo. Tout cela avec un profil d’effets indésirables aux alentours de 8 à 15 %, selon la formulation précise.
- une statine (atorvastatine 10 mg ou simvastatine 40 mg par exemple)
- 3 antihypertenseurs, chacun à la demi-posologie standard : dans leur idée l’idéal serait un thiazidique, un ß-bloquant et un IEC
- de l’acide folique à 0,8 mg/j
- de l’aspirine à raison de 75 mg/j
Ce que Wald & Law voient comme « d’une sûreté acceptable », et d’un point de vue plus général comme « ayant plus d’impact dans la prévention des maladies du monde occidental que n’importe quelle autre intervention à elle seule ». Avant d’accepter une approche aussi audacieuse et délicate à la fois, le Dr Anthony Rodgers de l’université d’Oakland en Nouvelle-Zélande se demande tout de même si « les bénéfices seront si grands », « les effets secondaires seront si bas », bref, « si les prétentions de Wald et Law sont justifiées » [ii]. Il juge que le débat sera inévitable car ce « nouveau paradigme » remet en question le principe selon lequel « la polypharmacie à doses fixes est intrinsèquement indésirable ».
Mais globalement le spécialiste paraît emballé : l’idée de traiter tout le monde à partir d’un certain âge ou d’abandonner la prophylaxie sur mesure prête selon lui à controverse, mais elle a aussi selon lui « le potentiel énorme » de fournir à coût raisonnable une médecine préventive aux pays en voie de développement – à condition que les fabricants misent sur des « profits opérés sur de larges volumes plutôt que sur de grosses marges », ajoute-t-il – un clin d’œil appuyé en direction de la politique actuelle vis-à-vis des antirétroviraux en Afrique ?
On peut certes plutôt envisager de prendre le mal directement à la racine, à tous ces éléments qui créent cette surmortalité cardiovasculaire dans nos pays : la sédentarité, le tabagisme, l’alcool à l’excès, les plats préparés et leur trop-plein de sel, etc.
Mais au vu de l’inertie du système et de la société, il est fort possible que cette polymédication préventive d’un genre nouveau ait de beaux jours devant elle. C’est la loi de notre temps : « Les auteurs ont certainement raison en disant que la population dans son ensemble préfèrerait probablement prendre tout simplement une pilule, comme on le fait pour beaucoup en ce moment », répond bien à propos un médecin en réaction à l’article sur le site du BMJ.
Et l’homme de poursuivre : « Je suis sûr que les laboratoires seront extatiques de nous faire prendre à tous un médicament dès qu’on atteint 55 ans ».
Cinglant, et c’est le ton général qui transparaît dans ce débat qui va déjà bon train. Nombreux sont ceux en effet à s’élever contre le concept même de Polypill est « ridicule », « non éthique » quand ce n’est pas carrément « inique ». Et ça ne fait que commencer…
Sébastien Le Jeune
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